Sociologie de la “Friendzone” pour vous les gars!

Sociologie de la “Friendzone” pour vous les gars!

Il est dix-huit heures et je suis en pleine semaine de révisions. Mon ami Thomas frappe à ma porte avec des bières et me suggère une petite pause que j’accepte bien volontiers. Nous nous asseyons sur mon canapé et buvons. J’aperçois qu’il a une triste mine et naturellement je lui demande ce qui ne va pas. Tout d’un coup, il s’allonge sur le dos et je me mets sur le fauteuil en face. Thomas m’explique sa frustration vis-à-vis d’une marocaine nommée Yousra. Il a de forts sentiments pour elle depuis qu’ils se sont rencontrés dans son cours de chimie organique au début du semestre. Il se verrait dans une relation sérieuse avec Yousra, mais, n’étant pas au courant de ses sentiments, elle ne lui offre qu’une amitié platonique.

Cette situation que connaissent beaucoup de garçons s’est vu attribuer par notre génération le nom de « Friendzone.» Face à son désespoir, une idée brillante me vient à l’esprit. Je lui propose de l’aider à voir plus claire dans sa situation tout en révisant pour mon cours de sociologie générale. Thomas accepte, mais en tant que biochimiste, il est un peu sceptique et doute de l’applicabilité de la sociologie dans le «vrai monde.» Pour moi, le défi est relevé ; Je vais aider mon ami grâce à une discipline qu’il ne connait pas. Je vais également tenter d’avoir une vision plus exhaustive sur ce phénomène que beaucoup de ma génération ressentent individuellement tout comme collectivement.

Je dis à Thomas que si nous voulons en découvrir plus sur sa situation, nous allons devoir faire preuve de «neutralité axiologique». Ses yeux s’élargissent comme si je venais de m’exprimer en mandarin. Je lui explique que c’est un concept de Max Weber qui affirme qu’en sociologie, il est essentiel desuspendre nos valeurs. Thomas va devoir mettre de côté ses sentiments et son engouement pour Yousra. Moi je vais devoir mettre de côté ma sympathie amicale et masculineenvers lui. Nous n’oublions en aucun cas l’existence de ces valeurs. Mais nous les mettons temporairement de côté pour pouvoir voir plus clairement. Je l’annonce que nous allons regarder la «Friendzone» comme un problème sociologique et non un problème sociale. Je lui explique la différence grâce aux définitions de Peter Berger. Un problème social est ce qui va mal en société. Ici c’est cette situation émotionnellement douloureuse et frustrante que ressent Thomas et biens d’autres. Lui et moi nous allons chercher à comprendre le mécanisme de la «Friendzone» au niveau des interactions. Nous l’approchons comme problème sociologique.

Thomas commence par me raconter que le jour où il a rencontré Yousra, il fut tellement intimidé par sa beauté, qu’il n’a pas eu le courage de lui demander d’aller prendre un verre après les cours comme il l’aurait souhaité. Son approche a été beaucoup plus indirecte et amicale. Il s’est assis près d’elle, ils ont fait connaissance, ont discuté un peu et ont décidé de former un duo de révision. En aucun cas Thomas a explicité son désir de la voir en dehors de l’école. Déçu, il s’est rassuré et s’est dit qu’au moins il pourra la revoir. Je fais ma première intervention. J’affirme qu’il a présenté la mauvaise «face» à Yousra. Je n’attends pas son regard perplexe pour m’expliquer. Je lui dis que la «face» est un concept d’Erwin Goffman qui représente la «valeur sociale positive qu’une personne revendique effectivement à travers la ligne d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier.» En d’autres mots, c’est le «masque» que l’on porte quand on interagit avec les autres. Je lui explique également le concept de «figuration» ou «facework» de Goffman. Le «facework» correspond au travail que l’individu fournit pour préserver la face qu’il présente dans l’interaction.  Je reviens à son cas en affirmant que durant sa première rencontre avec Yousra, la «face» qu’il lui a présenté était celle d’un simple ami ou camarade de classe et non celle d’un copain ou potentiel amoureux. Leur interaction a donc débutée dans un cadre très différent de celui qu’il avait en tête. Thomas a installé un rôle d’ami qu’il doit jouer pour «garder la face». La conséquence a été de voir Yousra prendre le même rôle. Mes analogies sont rendues encore plus pertinentes par la suite de son récit. Il me raconte comment lui et Yousra ont commencé à réviser ensemble tous les mercredis et vendredis. Leur routine est restée la même pendant tout le semestre. Ils ont révisés tranquillement à la bibliothèque et se sont aidés mutuellement en cas de blocages. Ils ont occasionnellement parlé, blagué et appris à se connaitre. Tout cela est resté dans un cadre amical. Thomas, par crainte de perdre sa «face» d’ami, n’a jamais fait d’avances à Yousra et ne lui a jamais exprimé ses véritables sentiments, malgré son désir fort de le faire. Tellement habituée à son rôle d’amie, Yousra ne remarquait en aucun cas les élégantes chemises repassées ni les doses étouffantes de parfum que ce dernier prenait le soin de mettre avant chaque séance. Je réalise qu’il y a un double «facework.» D’un côté, Thomas fait l’effort de refouler ses sentiments pour ne pas nuire à la relation amicale et scolaire productive qu’il connait avec Yousra, et de l’autre, il prend le temps de préparer cette «face» cachée qu’elle ignore mais qu’il espère un jour qu’elle acceptera.

Je continue mon raisonnement en m’appuyant sur un autre concept de mon cours. La configuration est un outil conceptuel de Norbert Elias qui affirme que les groupes ou individus peuvent être «liés les uns aux autres par de multiples manières par des interdépendances fonctionnelles.» Cela rejoint l’idée du masque et du rôle. Je montre à Thomas comment son mécontentement est lié au fait qu’il est dans une configuration où tous ses désirs ne sont pas pris en compte et surtout comment son rôle dans cette configuration va en partie à l’encontre de ses attentes. Sans aucune revendication sentimentale de sa part, cette configuration amicale et scolaire s’est solidifiée avec le temps.

Il boitavec un air pensif. Il ne comprend pas tout ce que je lui dis mais il ressent la pertinence de mon analyse.Je lui donne un exemple similaire a un qui nous a été présenté par mon professeur Valérie Amiraux.Je lui dis que dans un match de soccer,il y a une relation d’interdépendance entre les joueurs. Notamment entre le gardien et ses défenseurs. Un gardien communique souvent avec ses défenseurs pour leur dire où se placer et quels angles couvrir pour empêcher la progression de l’équipe adverse. Si en plein milieu du match, un défenseur affirme au gardien qu’il souhaite être un attaquant et qu’il l’a toujours souhaité, cela va déstabiliser le gardien et les autres défenseurs. Mais surtout, il y aura un basculement entre les rapports d’interdépendances. Les rapports entre un gardien et ses défenseurs ne sont pas les mêmes que ceux entre un gardien et ses attaquants. Pour retourner à son cas, je lui dis que les rapports entre des amis ou simples camarades ne sont pas les mêmes que ceux entre des amoureux. Je déduis que c’est justement cette peur de basculer la configuration qui l’empêche d’agir. Thomas doit ce dire que de ne pas avoir l’interaction qu’il souhaite avec Yousra est mieux que de ne pas en avoir du tout.

Je réaliseque je suis en train de faire de la sociologie de compréhension. C’est une approche de Max Weber. Pour comprendre rationnellement le sens des actions des individus, il utilise des idéaux types. Ce sont des constructions typologiques qui servent à mesurer la réalité. En empruntant à Weber ses idéaux types sur les activités sociales, je peux tenter desituer l’action de Thomas. Son comportement est entre l’action affective et l’action vis-à-vis de la finalité. Il est piégé entre sa peur que le «face à face» se termine. Mais en même temps,il ressent un insatiable désir d’être en couple avec elle. Il s’assure de garder sa face afin de prolonger l’interaction.

Thomas semble être enfin sur la même longueur d’onde que moi. Il m’affirme qu’il sent ce rôle vis-à-vis d’elle le suivre. Suite à leurs examens de mi-session, Yousra lui a proposé de rejoindre des amis à elle dans un bar. Etant persuadé qu’une opportunité en or c’était présenté, il est arrivéau bar avec un grand sourire. Il avait refoulé son habitude d’être ponctuel et était arrivé exactement vingt et une minute en retard pour ne pas trahir son enthousiasme. D’un point de vue Wébérien, on remarque comment Thomas combat consciemment son action traditionnelle et routinière  afin d’atteindre son but. Encore du «facework» subtil pour sa face cachée. Une fois arrivé, Yousra le présente à ses amis. Elle dit ces quelques mots qui le bouleversent : «Je vous présente mon ami Thomas.» Il espérait qu’elle dise juste Thomas. Cela aurait pu laisser un doute qu’il n’y avait pas dans la bibliothèque. Il réalise pourquoi sa déception était si grande. Malgré le fait que le lieu avait changé, les liens d’interdépendances et les rôles étaient les mêmes. C’est pour cela que durant la soirée,il n’a pas osé lui demander une danse quand ils étaient tous sur la piste. Ce n’était pas son rôle.

J’arrive à comprendre pourquoi la majorité des garçons dans la «Friendzone» la décrivent comme une prison. Leur «ligne de conduite» comme dirait Goffman est réduite.

Comme Weber l’affirme, la vocation du savant et celle du politique ne sont pas les mêmes. Tout comme le rôle d’Alexandre l’apprenti sociologue et Alexandre l’ami ne sont pas les mêmes. J’enlève donc mon masque et je dépose ma main sur l’épaule de Thomas.
«Même si tu aurais dû le faire dès le début, il n’est pas trop tard pour changer la configuration.»

Je rajoute qu’admettre à Yousra ses sentiments le rendrait libre. Je souligne le fait que quoiqu’il arrive, nous sommes dans une ville pleine de jolies filles et qu’il en trouvera certainement une autre. Il bondit de mon canapé et me prend dans ses bras en me remerciant avant de rentrer réviser avec le sourire.

Je souris à mon tour, fière de mon imagination sociologique. Cette qualité comme Charles Wright Mills affirme, «permet de tirer parti de l’information et d’exploiter la raison, afin de pouvoir en toute lucidité, dresser le bilan de ce qui se passe dans le monde.» Ici j’ai pu grâce à elle,  réaliser un effort énorme de compréhension qui ne se limite pas qu’à la situation de mon ami. Je sens avoir partagé cette imagination sociologique avec Thomas et j’espère que même en tant qu’irréfutable biochimiste, il pourra s’en servir.

Je finis ma bière et je me dirige vers mon lit. Je pense avoir fait assez de sociologie pour une soirée.

Share:
Our goal is to promote diversity by connecting bloggers. We are passionate about culture, arts, linguistics, sociology, digital sociology and mass media. We are pleased to welcome you in our team. Please message us at info@mysocialinterests or contact us using the form on your right. #WithLove

Leave A Comment

Your email address will not be published. Required fields are marked *